En tete
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Sommaire
No 40

La vieillesse à l'ère
des clowns
ISABELLE DAUNAIS
• Le dernier rempart
PATRICK NICOL
• Grand vent
C. ABRAMOVITCH
• Les roulettes
de grand-mère
MARC CHEVRIER
• L'hôpital infini
Nouvelle
RACHEL LAVERDURE
• Par la racine
Lectures
DAVID DORAIS
• Le prestige des origines
Olivier Maillart
• La littérature et les professeurs
Chroniques
F. RICARD et L. PROGUIDIS
• Le retour et autres pensées fumeuses
GILLES MARCOTTE
• Relire
RÉJEAN BEAUDOIN
• Gradin, grandeur
et gloire
GENEVIÈVE LETARTE
• Marcher
SERGE BOUCHARD
• La vie heureuse de Pancho Villa
 

Fatalités, bogues, pépins et autres inconvénients...

Inconséquence
Le 16 novembre dernier, la chronique «Voyage» du Journal de Montréal nous informait qu’une société lettone offre la possibilité aux touristes de la petite ville côtière de Liepaja de passer une agréable nuit dans l’ancienne prison stalinienne de Karosta, et ce, pour la somme plus que modique de 9,20 euros. Les voyageurs sont accueillis par un garde-chiourme acariâtre, puis enfermés dans une cellule obscure avant de passer pour interrogatoire devant un agent du KGB arborant un air de bouledogue. Vient ensuite le clou de la soirée : «Les visiteurs assistent à la mise en scène de l’exécution d'un prisonnier coupable de tentative d'évasion et contemplent le site de la fosse commune où 160 vrais détenus sont enterrés. Ces hommes ont été tués durant l'occupation des Allemands, de 1941 à 1944, avant que le pays ne tombe sous la botte soviétique jusqu’en 1991.» En 1997, la prison de Karosta a dû interrompre ses activités, mais les habitants de Liepaja ont réussi à lui donner une seconde vie grâce à l’initiative de Liga Engelmane, «professionnelle du tourisme». Cela dit, il est bon de vous rappeler, avant de vous envoler pour la Lettonie, que le forfait «nuit extrême» ne s’adresse qu’aux véritables amoureux du voyage : «Les geôles sont en effet humides et munies de "toilettes extrêmes" constituées de quatre trous dans le sol.
Les visiteurs font de la gymnastique pour se réchauffer et dorment sur des planches infestées de puces.» Mis au fait de l’immense popularité de ce nouveau lieu de villégiature (l’hôtel-prison a affiché «complet» durant tout l’été), quelle ne fut pas ma stupéfaction d’apprendre par le téléjournal de Radio-Canada qu’un groupe de touristes de la ville de Québec, inscrit au forfait «aventure en Thaïlande», venait soudainement d’annuler son expédition pour cause de tsunami. AR

Ne lisez pas Don Quichotte ; c’est écrit trop petit
La société Radio-Canada a souligné récemment, à sa façon, le 400e anniversaire de Don Quichotte. «La lecture de cette oeuvre n’est pas accessible à tous, peut-on lire sur son site web. Dans sa version originale, Don Quichotte compte 126 chapitres et près de 1000 pages écrites dans un espagnol archaïque magnifiquement rédigé, mais qui nécessite du temps et de la concentration. Plus accessible, le film L’homme de la Manche (1972), version grandement simplifiée et arrangée, avec Peter O’Toole et Sophia Loren, basée sur une comédie musicale américaine.» YR

Le dernier pas
Il y a belle lurette que le mot «littérature» ne veut plus dire grand-chose dans notre belle province, depuis qu’ont vu le jour les «coups de coeur» Renaud Bray, la doctrine infantilisante du «plaisir de lire» et le Salon du livre de Montréal sur la gastronomie et l’art de vivre. Or il semble que le dernier pas vient d’être franchi dans cette infatigable tentative de colonisation de la littérature par les soldats de la non-pensée ; il l’a été par les imprimeurs du «Publisac», dont la dernière livraison contient une lettre ouverte adressée aux détracteurs de la populaire publication. La missive commence par ces deux mots : «Chers lecteurs». AR

Un singulier usage du pluriel
Le pluriel du mot culture est l’incarnation grammaticale, pourrait-on dire, d’une vertu moderne ; on juge la culture intimidante, élitiste, ethnocentriste, mais on trouve les cultures sympathiques, dans le vent, légères et décontractées. Celle-là exigeait de quiconque aspirait à être «cultivé» qu’il lise des classiques ou qu’il visite des musées ; celles-ci permettent de l’être à moins de frais, en écoutant des chansons, en se montrant sensible aux «cris du coeur» d’une jeunesse en désarroi que constituent les graffitis et le son des tam-tam, en apprenant le langage des signes ou même, pourquoi pas, en devenant soi-même écrivain. La «deuxième chaîne» de Radio-Canada, peu de temps avant qu’elle ne se dissolve en devenant l’énigmatique «espace musique», s’était rebaptisée «la radio de toutes les cultures», ce qu’on peut sans doute considérer, rétrospectivement, comme le premier indice de la dissolution à venir, et même comme le signe que tout était déjà dissout. C’est peut-être pour cette raison que les rédacteurs du magazine Spirale, désireux d’organiser une table ronde sur «l’enseignement des cultures», mais ayant vaguement pressenti derrière ce pluriel une forme de bêtise obscurantiste, ont décidé de renouer avec le singulier et de défendre hardiment la cause de la culture, avec le risque, évidemment, de laisser croire qu’ils renouaient par là avec l’ethnocentrisme, ou pis encore avec le patriarcat. On sent d’ailleurs que la décision a été difficile, car le résultat est un compromis étrange, dont on devine qu’il est le fruit d’une longue et pénible réunion de comité : la table ronde qui a eu lieu le 28 janvier dernier s’intitulait finalement : «Les enseignements de la culture». YR

Nelson Mandela, Mahatma Gandhi, Martin Luther King,
association des résidents de la rue Hutchison : même combat

Plusieurs résidents de mon quartier s’indignent depuis plusieurs semaines que des voitures (trop nombreuses à leur goût) circulent dans les deux sens (trop rapidement à leur goût) sur la rue Hutchison ; ils trouvent la situation dangereuse pour les enfants du quartier (trop nombreux et trop bruyants à mon goût). Évidemment, on ne peut être contre la vertu, et faute de motif avouable, je me suis résigné à signer une pétition pour me montrer solidaire de mes voisins et protester contre cet état de fait.

Helen Fotopulos, la mairesse de l’arrondissement, a proposé de résoudre le problème en installant des dos d’âne, surnommés «bosses à Fotopulos» par les citoyens en colère, qui ne veulent rien de moins qu’une rue à sens unique, et qui ont distribué des tracts qu’on peut apercevoir un peu partout, dans les portes et les fenêtres : «Notre rue est la seule rue à double sens au milieu de 35 rues résidentielles allant de Messier (à l’est) à de l’Épée (à l’ouest) qui sont toutes à sens unique. Pourquoi une telle injustice ?» YR

 

Pourquoi s’arrêter en chemin ?

Le Devoir, source intarissable de sujets pour cette section, nous apprenait en page couverture de son édition du 7 avril 2004 qu’une équipe de chercheurs de l’Université de Montréal travaille depuis quelques années à mettre au point une «orthographe alternative» afin de contrer le fléau de l’analphabétisme chez les jeunes atteints d’incapacités intellectuelles «moyennes à sévères». En résumé, il s’agit de simplifier la langue écrite au maximum en supprimant les homonymies, les règles d’accord ainsi que toutes les lettres qui dans un mot ne sont pas prononcées : ainsi, par exemple, «équipe», en orthographe alternative, s’écrit «ékip» ; «les élèves», «lê z’élêv» ; «auto», «oto», etc. Les chercheurs prennent évidemment grand soin de souligner que ce nouveau système ne vise pas à remplacer l’orthographe française, mais uniquement à venir en aide aux enfants souffrant de difficultés d’apprentissage. Cette modestie de nos chercheurs est assûrément très louable, mais il me semble qu’elle est aussi quelque peu excessive, si on considère les taux d’échec et de décrochage alarmants de nos étudiants du secondaire et des cégeps. A kan la réform de l’ortograf pour l’ansambl dê jeun kébékoi? AR

 

Avis aux producteurs

Pour que les émissions de télé-réalité demeurent vivantes et populaires auprès de larges auditoires, il importe de les renou-veler au moyen de concepts originaux et intéressants, ce à quoi s’est employé le comité de l’Inconvénient durant les derniers mois. Voici donc, à l’attention des producteurs télé, la liste des concepts d’émission que nous avons élaborés et qui sont actuellement disponibles sur le marché. Mais faites vite : nos concepts s’envolent très rapidement. (Il va sans dire que ces derniers sont dûment protégés par les lois sur les droits d’auteur ; tout producteur violant ces droits sera poursuivi en justice.) À qui la chance?

Toxico : douze drogués en thérapie au centre Le Portage. Une plongée fascinante dans l’enfer de la toxicomanie. À la moindre rechute, c’est l’élimination!

Pères manquants - fils manqués : six pères et six fils. Avec la participation de Guy Corneau. Pères et fils s’éliminent à tour de rôle jusqu’à ce qu’il ne reste aucun participant. Pour tout comprendre sur le complexe d’Œdipe.

Gay story : dix jeunes hommes incertains de leur orientation sexuelle. Intrigue, drague, coming out et coming in... Action garantie!

Roulette russe : six suicidaires, cinq balles, un revolver. Une seule émission.

Justice en direct : douze motards accusés de meurtre. À chaque semaine, le public condamne à perpétuité l’un des deux joueurs mis en ballottage (un dollar par appel). Le grand gagnant recouvre la liberté. Une façon simple, rentable et efficace d’éviter les procès longs et coûteux. En direct du pénitencier de Bordeaux.

 

Toutes nos excuses

L’Agence France Presse nous apprenait récemment qu’un village des Îles Fidji allait présenter des excuses officielles pour avoir cuit et mangé, il y a 136 ans, un missionnaire anglais qui, en un geste aussi répréhensible que suicidaire, avait osé toucher à la chevelure du chef de la tribu. La dépêche indique que pour ce crime de lèse-majesté le révérend Thomas Baker était devenu «la première, et seule, victime de ces îles jadis appelées “Iles Cannibales”».

Même si l’on peut trouver excessif le double châtiment de la cuisson et de la dégustation, la présentation de ces excuses devrait nous choquer, puisqu’elles constituent le désaveu des coutumes, des rites et des croyances d’une peuplade que notre impérialisme historique, fort du sentiment de sa supériorité, se trouve ni plus ni moins à coloniser, comme chaque fois d’ailleurs que nous prenons la parole au nom de nos ancêtres pour nous excuser, sans aucun égard pour leurs convictions, leurs savoirs et leurs moyens, pour ce qu’ils considéraient juste, raisonnable ou simplement nécessaire du point de vue où ils se trouvaient. C’est pourquoi, en toute logique, les excuses présentées aux descendants du révérend Baker devraient être immédiatement suivies par d’autres excuses, cette fois à l’endroit des descendants du village fidjien, dont les cultes ancestraux viennent d’être modernement désapprouvés. Évidemment, ces secondes excuses venant nier les premières, nous risquerions d’être entrainés dans un assez long échange de politesses. ID



Les hasards de la toponymie

Victimes de la terrible crise du logement qui sévit depuis quelques temps sur l’île de Montréal et dont les médias nous ont entretenus quotidiennement durant tout l’été, de nombreux locataires injustement privés du droit fondamental de tout humain à pouvoir habiter sur le Plateau Mont-Royal se sont vus condamnés à un douloureux et désespérant exil, repoussés tantôt au sud de la rue Sherbrooke, tantôt au nord de l’avenue Van Horne, tantôt dans les lointaines contrées occidentales de Verdun, ou, pire encore, à l’est de la rue d’Iberville, dans ce quartier que des propriétaires peu scrupuleux n’hésitent pas à désigner dans leurs annonces sous la cynique appellation : «adjacent Plateau».

S’il ose s’aventurer pour la première fois de sa vie de l’autre côté du tunnel de la mort, errant à la recherche d’un taudis potentiellement habitable, le malheureux exilé sera peut-être déçu de découvrir qu’il n’y a, dans cet arrondissement poétiquement appelé Rosemont, aucun mont ni monticule de couleur rose ; en revanche, sa douloureuse errance lui réservera une heureuse surprise s’il emprunte la sixième avenue, au sud du boulevard Saint-Joseph, passé la rue Gilford et qu’il pénètre dans le développement domiciliaire situé sur les anciens terrains des usines Angus. Là, il ne trouvera certes aucun logement à louer, mais s’il poursuit son chemin vers le sud, après avoir croisé le prolongement de l’avenue Mont Royal, il découvrira sur sa droite une rue en croissant baptisé en l’honneur de notre grande poète Rina Lasnier. Mais alors, l’exilé du Plateau devra faire demi-tour; car si l’envie lui prenait de prolonger sa promenade, en s’ima-ginant qu’elle pourrait lui réserver une autre surprise agréable, il découvrirait que le nom de la rue suivante immortalise à jamais la mémoire de Rose Ouellette. AR

 

Le club des vieillards ridicules

Il était assez piquant de lire, dans un éditorial intitulé «Une longue glissade», la verte critique que le rédacteur en chef du Devoir adressait le 28 septembre dernier au service de l’information de la SRC. Avec un flair qui ne trompe pas, Jean-Robert Sansfaçon observait que la tendance de fond, depuis un certain temps à la société d’État, est de vouloir «faire jeune, familier, plus dynamique, moins politique aussi… en somme, davantage comme les autres». Conséquence : «les reportages fouillés [se] font de plus en plus rares et de plus en plus brefs», situation qu’il importe de dénoncer avec la dernière vigueur, car notre vénérable institution ne se rend pas compte qu’elle se comporte alors de manière tout à fait risible : «plus elle tente de jouer les jeunes poulains fringants qui se dandinent d’un concept à l’autre, plus elle a l’air d’un vieillard ridicule».

Toute personne sensée ne peut que se rallier à cette sévère quoique juste analyse. Toute personne sensée, mais en particulier, je dirais, tous les lecteurs du Devoir. Car pour tous ceux qui ont eu le loisir de suivre les récents progrès de ce journal, l’orgueil justifié qu’il tire de ses prix internationaux de mise en page, l’heureuse multiplication des chroniques sur l’art de vivre, la gastronomie, la décoration intérieure, le jardinage, le sexe et le magasinage, chroniques qui font d’ailleurs une saine et virile compétition à la totalité des magazines féminins, enfin la création du superbe cahier «Plaisirs» (il faut du culot pour se démarquer à ce point de l’air du temps!), toutes ces audacieuses innovations ne nous donnent-elles pas le sentiment que ce vieillard décrépit qu’était le Devoir depuis le jour même de sa naissance vient de subir un étonnant et spectaculaire rajeunissement?
«Alors qu’un bulletin de nouvelles est affaire de confiance et d’habitudes d’écoute acquises au fil des ans, tant de changements de forme ont été apportés ces dernières années qu’on a atteint au contenu même de l’information. Au point de faire fuir même les habitués les plus inconditionnels.» Rien de plus vrai : ainsi, je connais beaucoup de gens qui feuillettent le Devoir ; mais de gens qui le lisent, je n’en connais point. «Pour le moment, l’information et les affaires publiques à la télévision de Radio-Canada sont comme une poule sans tête», écrit le rédacteur en chef, à quoi l’on ne peut qu’acquiescer que la page éditoriale du Devoir est effectivement à son plus faible niveau depuis toujours et que sans l’apport de quelques «collaborations spéciales», ainsi que celle de ses propres lecteurs, dans la page audacieusement nommée «Idées», ces derniers n’auraient pas grand chose à se mettre sous la dent. Toutefois, pour faire bonne mesure, il faut reconnaître que cette faiblesse a été largement compensée par l’embauche de deux collaboratrices de génie, grandes plumes et grands esprits, à n’en pas douter (je veux parler, bien sûr, de Josée Durocher et de Sophie Blanchette).

Est-ce par un légitime sentiment de honte que le journal a retiré de sa page couverture sa devise séculaire, mais sans oser la remplacer par celle dont il s’est fait le fier champion et qu’il enveloppe dans un silence tout aussi pudique : «Fais ce que plais»? Peut-être ; quoi qu’il en soit, les lecteurs du Devoir devront prendre leur mal en patience, si on se fie aux propos de son rédacteur en chef : «ce n’est pas demain la veille que Radio-Canada reprendra sa place à l’horaire de ceux qui l’ont abandonné.» AR

 

Au secours des lettres

Comme la plupart des lecteurs du Devoir, c’est avec effroi que nous avons pris connaissance, au printemps dernier, du sondage de l’Observatoire de la culture et des communications révélant combien peu d’écrivains, au Québec, réussissent à vivre décemment de leur plume. Pire encore, comme l’expliquait le président de l’UNEQ à la lumière de ce sondage : «plus les écrivains consacrent de temps à l’écriture, moins leurs revenus sont élevés» («Le dur métier d’écrivain», Le Devoir, 2 mai 2003). La solution saute aux yeux : pour qu’ils puissent s’enrichir, il faut amener les écrivains à écrire plus rapidement. C’est à ce noble but que nous convions les informaticiens et les chercheurs en leur demandant, plutôt que de créer des outils d’analyse peu adaptés aux beautés de l’art et de la littérature, de trouver des moyens techniques (ou, à défaut, des «programmes et métaprogrammes d’écriture raisonnés») qui permettraient aux auteurs de réduire le temps trop peu lucratif qu’ils consacrent à la rédaction de leurs œuvres. ID

 

Si les dignitaires applaudissent, ce n’est pas de la subversion

Ce fut un grand moment d’émotion, salué par des applau-dissements nourris ; lors des obsèques de Pierre Bourgault, Marie-France Bazzo a souligné à quel point son anticlérical ami, qui n’en était pas à une contradiction près, se serait réjoui de voir une femme prononcer l’éloge funèbre d’un homosexuel athée en pleine basilique Notre-Dame, devant les représentants les plus en vue du pouvoir et du clergé. Qu’une telle situation ne suscite plus de scandale, ni de réprobation, ni le moindre regard oblique, qu’elle soit même chaudement applaudie, voilà en effet, à première vue, une victoire incontestable pour les valeurs de liberté, de rébellion et de subversion incarnées par Pierre Bourgault. Mais au milieu même des applaudissements, ses admirateurs les plus inconditionnels et les plus subversifs auront sans doute eu besoin de toute leur ferveur pour empêcher cette fâcheuse et discordante évidence d’émerger à la surface de leurs confuses et vibrantes pensées : la parole subversive, à force d’exiger les conditions nécessaires à son expression, finit par obtenir ce qu’elle désire, c’est-à-dire, en fin de compte, par être privée de ce qui la rendait nécessaire, vidée de sa substance et forcée de célébrer son propre anéantissement. Je ne suis pas sûr que Pierre Bourgault eût eu raison de s’en réjouir.

D’ailleurs, contrairement à ce qu’on a dit et écrit dans les jours qui ont suivi sa mort, il y a fort à parier qu’il ne soit pas, loin s’en faut, le «dernier rebelle» à mourir, ce qui aurait été pour moi, sauf le respect qu’on doit aux disparus en général et la sympathie que m’inspire Pierre Bourgault en particulier, un motif de réjouissances. Mais il est facile de voir qu’une foule innombrable de «rebelles» sont sur les rangs, qu’un nombre terrifiant de funérailles plus «rebelles» les unes que les autres se profilent à l’horizon, et que la plupart de ces tartufferies insipides auront lieu malgré tout à l’église, pour la plus grande joie des spectacteurs, endeuillés mais ravis de voir dans cette prétendue contradiction une audace sublime et un dernier hommage rendu à l’impertinent cadavre; il est en effet difficile de souligner la mort d’un homme avec la pompe voulue ailleurs que dans la maison de Dieu, fût-elle depuis longtemps inhabitée, et dût-elle servir de simple prétexte à l’inoffensif et puéril frisson de volupté qui parcourt aujourd’hui l’échine de bien des quinquagénaires quand on leur permet de tirer la langue aux curés de leur enfance. YR

 

Fin de l'histoire de l'art

La différence entre l’ethnologie et l’éthologie ne tient plus qu’à une consonne. Des primatologues, forts d’une confiance inébranlable en leur propre objectivité, ont prétendu récemment avoir découvert de manière purement accidentelle que les orangs-outans de Sumatra et de Bornéo, pour relever le défi que représente la vie dans leur habitat naturel, inventent des usages dont ils font profiter leurs descendants et fondent ainsi, au sein d’une espèce parfaitement homogène, de véritables différences culturelles. Le même jour, on apprenait que les chimpanzés, ayant fait l’objet d’une découverte analogue il y a trois ans, n’avaient pas perdu leur temps depuis; une galerie d’art de Westmount annonçait en effet une exposition de tableaux réalisés par les artistes les plus en vue de l’espèce.

Cette deuxième découverte est beaucoup plus décisive que la première, et le retentissement qu’elle a eu dans les médias est bien faible en regard de sa véritable portée métaphysique, qui aurait dû provoquer un ébranlement définitif de l’orgueil humain mais dont personne, semble-t-il, n’a su prendre la pleine mesure, les journalistes et animateurs se contentant, comme toujours, de conjurer le vertige en plaisantant et de dissimuler leur angoisse sous un vernis de désinvolture et de légèreté. C’est peu de dire que le comportement des grands singes témoigne d’une culture embryonnaire; il suffit de les transposer dans notre jungle urbaine et de leur donner les moyens de s’exprimer pleinement pour constater à quel point ils n’attendaient depuis des millénaires que des circonstances favorables, la maîtrise de certaines techniques élémentaires, des bourses du Conseil des arts et l’attention des spécialistes (je ne parle pas des primatologues, toujours un peu méprisants, mais des propriétaires de galeries, des conservateurs et des historiens de l’art), bref qu’ils n’attendaient que la fin de la discrimination scandaleuse dont ils ont fait l’objet jusqu’ici, pour montrer de quoi ils étaient capables.

Les premières expériences ont en effet donné des résultats foudroyants. On aurait pu s’attendre naïvement à ce que les artistes chimpanzés commencent par le commencement et franchissent laborieusement toutes les étapes qu’ont dû franchir avant eux les artistes humains: art rupestre, art totémique, miracle grec, icônes byzantines, art roman, découverte du sfumato et de la perspective, néo-classicisme, impressionnisme, symbolisme, fauvisme, cubisme, dadaïsme, etc. Mais ces prodigieux primates ont enjambé d’un seul coup des dizaines de siècles, sans détours, avec une audace inouïe, pour plonger en pleine modernité et se livrer aux recherches et aux expérimentations les plus avancées de l’automatisme et de l’action painting…

Vers quels nouveaux sommets guideront-ils désormais l’art humain? YR

 

Même les réactionnaires veulent être subversifs

Le 28 juillet dernier, des milliers de jeunes pèlerins se réunirent à Toronto, nettoyée in extremis après la grève de ses éboueurs, afin d’y rencontrer notre Pape Jean-Paul II. Interrogée par des journalistes, une jeune croyante expliqua au bulletin télévisé de la chaîne d’État que ce vaste rassemblement serait «comme un grand Woodstock sans drogue et sans sexe».

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il me semble qu’«un grand Woodstock sans drogue et sans sexe», ça ressemble pas mal au couteau sans lame auquel il manque le manche. AR


Conseils aux jeunes artistes désireux de faire la couverture du Voir, organe officiel de la fausse subversion montréalaise

Décrocher la première page du Voir peut sembler difficile, puisqu’il n’y en a que cinquante-deux par année, mais la chose est en réalité très simple; il suffit de s’appliquer à respecter les règles suivantes:

1) Avoir l’air contestataire (peu importe la banalité de vos idées ou de l’œuvre que vous avez commise, l’important est que vous ayez une position et que celle-ci soit dérangeante; n’ayez pas peur d’être «extrême»; il faut être capable de «brasser des idées reçues»);
2) Adopter le look marginal-mainstream (c’est la tendance actuelle; à éviter absolument: le non-look, qu’il ne faut pas confondre avec l’anti-look; en cas de doute, promenez-vous rue Saint-Denis, ou avenue du Mont-Royal);
3) Avoir l’air jeune (si vous n’êtes plus très jeune, vous pouvez compenser en affectant le genre «usé par de nombreuses années de bohème»: les jeunes aiment bien s’identifier aux adultes qui ont «refusé» de vieillir; exemples inspirants: Tom Waits, Marianne Faithfull, Bukowski, Serge Gainsbourg, etc.);
4) Être actuel (vous devez être en mesure de capter l’air du temps afin de vous y adapter le plus complètement possible; habituez-vous à détecter de quelle façon les gens aiment être dérangés);
5) Avoir une «attitude» (il est important que vous vous preniez au sérieux, mais il est essentiel qu’on ne puisse pas vous associer à l’establishment; il faut que votre succès soit modeste, marginal, à moins que vous ne le deviez à Voir);
6) Avoir l’air blême et ébouriffé (il s’agit de suggérer que vous êtes un être tourmenté, que votre vie n’est que désordre et anarchie);
7) Faites preuve d’assurance, soyez péremptoire (en parlant de ce que vous ne connaissez pas);
8) Pour mettre toutes les chances de votre côté, proposez en guise de titre pour votre entrevue des jeux de mots fondés sur des œuvres connues (exemples: «Crimes et chatoiements», «L’insoutenable légèreté de l’herbe», «Le meilleur des immondes», etc.). YR


Étrange tolérance

Il y a quelques semaines, Le Devoir nous entretenait de l'adaptation théâtrale de quelques segments de Notre-Dame de Paris par une classe d'école secondaire de Verdun. «On leur avait confié des défis de taille, explique la journaliste à propos des élèves impliqués dans le projet: réécrire à leur manière les deux derniers tableaux de la finale et intégrer les événements du 11 septembre à la pièce [sic] de Victor Hugo, tout cela autour du thème de la "tolérance face à la différence"». Les élèves, nous précise-t-on, ont ainsi «retravaillé le texte de M. Hugo et se sont plongés dans la réécriture des deux derniers tableaux, choisissant une fin à leur image». ID


Des funérailles le fun


L’entrepreneur de pompes funèbres Urgel Bourgie lançait récemment une campagne publicitaire intitulée «C’est comme vous voulez», vantant les mérites de son service personnalisé, adapé à chacun de ses clients; c’est ainsi qu’on peut voir à la télévision, depuis quelques semaines, un ébéniste résolument sympathique, accoudé à sa table de travail, affichant un sourire subtilement nuancé de mélancolie, qui s’adresse à quelqu’un qu’on ne voit pas, derrière la caméra: «C’qui s’rait l’fun, là, c’est qu’ça s’fasse su’l bord d’la rivière en bas d’chez Bernier, là, tsé à côté du grand saule où j’m’installe souvent pour pêcher?... Tsé là y a un beau p’tit pré?... Là ben, Lionel s’rait là avec son violon, Ti-Claude avec son acordéon, une couple de tables avec toutes sortes de bonnes affaires à manger. Des enfants, qui courent partout! Vous m’verriez pas, mais moi aussi j’s’rais là.» Dans le même esprit, un monsieur sérieux et rangé, mais dont on devine qu’il a été autrefois jeune et fou, invite ses proches à passer la soirée de ses funérailles dans un bar, à écouter du blues, alors qu’une dame distinguée, dont la voix laisse deviner un certain raffinement intellectuel, propose aux siens une soirée Truffaut, au ciné-club, suivie d’une discussion au café, «comme si j’étais encore là.»

Cette campagne publicitaire est proprement terrifiante; non seulement parce qu’elle laisse présager qu’il sera difficile, au cours des vingt ou trente prochaines années, de se soustraire à l’obligation pénible d’assister à des cérémonies funèbres plus loufoques les unes que les autres, qu’il nous faudra peut-être faire du ski nautique, visionner en boucle La Mélodie du Bonheur ou aller danser le merengue à la mémoire des futurs disparus, mais aussi parce que cette mort conviviale et joyeuse, qui s’efforce de ressembler à la vie, suggère inévitablement que la vie, pour ainsi dire privée de son contraire, ressemble déjà à la mort.

Je songe tout à coup à une plaisanterie de mauvais goût: «C’qui s’rait l’fun, là, ça s’rait d’organiser une veillée funéraire à domicile, une vraie, comme dans l’ancien temps, avec un curé. Tout l’monde s’rait triste, tout l’monde s’rait habillé en noir, mon corps rest’rait plusieurs jours dans l’salon. Ça sentirait mauvais, mais y aurait d’l’encens», etc. YR


La lecture à la portée de tous

Le réseau des bibliothèques de la Ville de Québec annonçait récemment, dans son bulletin «Des bibliothèques animées», un programme d’éveil à la lecture destiné aux enfants de un an et moins. «Lors de l’abonnement», précise le fascicule, «l’enfant reçoit une trousse du bébé-lecteur qui comprend un livre, des choix de lecture et des cadeaux». La nouvelle de ce programme est tout à fait réjouissante: enfin, il n’est plus besoin de savoir lire pour être un lecteur. Cette exigence d’un autre âge, discriminante en notre société où le plaisir de lire doit être accessible à tous, est tombée. Chacun désormais, même le nourisson, peut être un lecteur et choisir ses livres, qu’il lise ou non. Il suffisait d’y penser. ID


La machine qui résume


«Libérez-vous de la surabondance d'information avec Copernic Summarizer. Facile à utiliser, ce produit vous permet d'augmenter de façon substantielle votre productivité et votre efficacité par le biais de résumés concis de documents ou de pages Web. Vous passerez ainsi moins de temps à lire, sans toutefois manquer l'information qui vous apparaît essentielle. Recourant à des algorithmes basés sur des calculs statistiques et des données linguistiques, Copernic Summarizer identifie les concepts clés d'un texte et en extrait les phrases les plus marquantes. Le résultat: un résumé fidèle au contenu du document original.»

Avant de juger que les concepteurs de ce «produit» conçu pour passer «moins de temps à lire» étaient atteints d’une forme grave de crétinisme informatique, ce qui aurait été un peu cavalier de notre part, il nous a paru sage d’évaluer l’efficacité du Copernic Summarizer sur un «document» particulièrement réputé pour sa rebutante longueur: À la Recherche du temps perdu de Marcel Proust. Voici les «concepts clés» extraits par le logiciel pour le premier tome de la Recherche: seulement, vie, air, eût, amour, longtemps, habitude, Odette, père, fût, coup, tête, mère, intelligent et maison.


La diète du poète


Le temps de la bohème est bel et bien révolu. Aujourd’hui, le poète mange d’abondance, et des mets les plus variés. Conscients de cette réalité moderne, les organisateurs du dernier Festival international de poésie de Trois-Rivières avaient veillé au grain, si l’on peut dire, en proposant aux participants un vaste choix de repas-poésie. Outre les «dîners-poésie», «cafés-poésie», «apéros-poésie» et «soupers-poésie» offerts tout au long du festival,
on avait prévu un «vin-fromage-poésie» et même, pour les lève-tôt, deux «muffins-poésie». Il ne faut pas croire, toutefois, que ces soins du corps aient fait oublier les grandes inspirations du genre lyrique. Fidèles au chant de la sirène comme à celui du pâtre,
les organisateurs ont en effet pris soin de réunir les poètes autour d’un «souper-terre-mer-poésie». Reste à savoir si le retour aux sources offert par ce surf n’ turf poétique fut propice à la création. Il faut l’espérer, car la poésie, manifestement, ne semble plus
vraiment se suffire à elle-même. ID


Cherchez le chef-d’œuvre

Voici la liste des «coups de cœur» les plus vendus par le réseau des librairies Renaud-Bray: Putain; Chansons douces, chansons tendres; Cessez d’être gentil, soyez vrai!; Gabrielle, le goût du bonheur, tome I; Adélaïde, le goût etc., tome II; Harry Potter et la coupe de feu; Histoires à croquer avant d’aller se coucher; Boîtes à lunch emballantes; Ma route des saveurs au Québec; Sushi facile et, bien entendu, Le livre du Feng Shui.

Après un premier instant de perplexité, on comprend que le principal mérite de cette liste bigarrée est de nous fournir le portrait-robot de l’acheteur dépourvu à qui elle se trouve destinée. On comprend ensuite que l’acheteur est en fait une acheteuse, femme sentimentale et curieuse du sexe, en quête d’authenticité et respectueuse des modes enfantines, adepte du voyage, de l’aménagement intérieur et de la cuisine exotique, bref d’intérêts variés dont le point commun est de n’avoir aucun rapport avec ce qu’on appelle littérature. AR


La fin de l’histoire


À la une du Devoir, le mardi 24 juillet dernier, on pouvait lire le titre suivant: «Tendre l’oreille aux actualités écrites. Le Publiphone permet aux aveugles de consulter les journaux». Il s’agit, comme on l’explique dans l’article, d’un service qui permet aux aveugles (et aux amblyopes, précise-t-on) d’entendre, grâce à un système téléphonique automatisé, «une part du contenu des publications québécoises les plus populaires».
En apprenant que parmi ces publications figurait Le Devoir, je me suis représenté une scène étrange, qui s’est imposée à mon esprit comme une sorte de symbole, une image en racourci de notre époque: un aveugle, au téléphone, le mardi 24 juillet 2001, écoute une voix qui lit la une du Devoir: «Tendre l’oreille aux actualités écrites. Le Publiphone permet aux aveugles de consulter les journaux.» Satisfait, il raccroche. YR


Le Devoir de s’amuser


À la une du Devoir, le samedi 16 septembre dernier, Jean-Robert Sansfaçon annonçait la nouvelle «saison» en y allant de cette envolée jovialiste: «C’est fait, la saison est lancée! Au cours des derniers jours, nos lecteurs ont pu constater certains changements agréables un peu partout dans les pages du Devoir, tous introduits pour rendre plus intéressante la lecture du journal. Après tout, lire un journal est un acte productif pour l’esprit, mais cela constitue aussi une activité ludique... surtout avec un bon café, le matin.»

En imaginant tous les lecteurs du Devoir en train de jouer à lire le journal, je n’ai pu m’empêcher de songer au dernier ouvrage de Gilles Lipovetsky, aperçu il y a quelques semaines chez un libraire, et dont le titre avait retenu mon attention: Le Crépuscule du Devoir. YR


Le dentier métaphorique


Dans le journal hebdomadaire du quartier de Rosemont, les lecteurs peuvent déguster à chaque livraison la chronique denturologique convivialement intitulée «Pour rire et manger». Toutes les semaines, le denturologue du coin réussit le tour de force d’approfondir le sujet sans fond de la prothèse dentaire, complète ou partielle. J’avoue ne pas être un lecteur assidu de cette chronique, mais cette semaine l’illustration du verre d’eau contenant une menaçante dentition, grande ouverte comme une gueule de requin, a capté mon regard. Intrigué par le titre impétueux – ce billet-ci s’intitule «maudit dentier» –, j’ai commencé la lecture: «À tous les jours, je rencontre au cabinet des gens qui sont tannés, n’en peuvent plus de supporter leurs prothèses dentaires. Ces gens frustrés de leur situation ont toujours plus de problèmes d’adaptation que les autres. Et même s’ils sont bien adaptés à leur prothèse qu’ils portent depuis peu ou très longtemps, ces gens n’acceptent pas ou très peu leur handicap.» Arrêtons-nous aux mots suivants: «Et même s’ils sont bien adaptés à leur prothèse...» Naïvement je croyais que c’était les prothèses qui devaient s’adapter à l’homme, et non l’homme aux prothèses, mais je m’aperçois maintenant que cette inversion logique apparente renferme un diagnostic social d’une rare profondeur, à la fois juste et poétique. Certes, le denturologue sera suspect de voir dans ses clients de simples appendices à dentier, et vu sous cet angle, les mots cités auront l’air d’un lapsus révélateur et incriminant. Or si on considère que nous vivons à l’ère du bavardage, et que l’espace de la communication est saturé par la répétition machinale de caquètements superflus, on découvre que l’homme appendice du dentier constitue la parfaite métaphore de notre temps. D’ailleurs on aura noté que la chronique s’intitule «pour rire et manger». Il est clair qu’aujourd’hui la bouche ne sert plus à parler.
AR

 

 

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